vendredi 3 août 2007

L'Occident contre la barbarie

Etre une critique de cinéma est un métier difficile aujourd'hui. Pas seulement parce que vous naissez avec des oeillères et que vous avez tendance à saluer les mêmes films, les mêmes messages et la même idéologie, viellotte, poisseuse et fatiguée de la gauche caviar.

Non. Surtout parce que vous pouvez être tiraillée entre votre amour du cinéma et votre carcan idéologique. Lorsque Team America est sorti en 2004, la grande majorité de nos chers journaleux ont salué ce film écrit et réalisé par les créateurs de South Park, bien que ces derniers massacrent la gauche et lancent un tonitruant America Fuck Yea au reste du monde. Durant le film, une chanson interroge le spectateur : Seriez-vous prêt à vous battre pour la liberté / La liberté n'est pas gratuite / Il faut la défendre / Ou nos enfants en paieront le prix / Seriez-vous prêt à vous lever pour la liberté / Ou fuirez-vous comme des femmelettes ?

Les références idéologiques sont plutôt claires, non ? Pas pour nos critiques, qui ont feint de ne pas les comprendre. Maintenir le lecteur dans l'état pré-foetal de la pensée gauchiste est un devoir qui exige toutes les dérives, même les plus grotesques. Après tout, nos chers médias voient troubles à l'air libre, pourquoi seraient-ils lucides dans les salles obscures ?

Une nouvelle débâcle générale pointe son nez à l'horizon, alors que les grands esprits européens commentent la dernière perle de Hollywood. Sous le titre de "300", celle-ci raconte l'histoire des Spartiates qui sont morts dans les Thermopyles pour arrêter l'armée du roi Perse Xerxès en 480 av. J-C. Le décor historique a peu d'importance, puisque le récit se présente sous les traits jouissifs de la science-fiction. Le "roman graphique" dont le film est inspiré a été écrit en 1998 par Frank Miller, puis réadapté pour le cinéma. Je n'ai pas lu l'original, mais on dit le film très fidèle.

Que dire de "300" ? Visuellement époustouflant, c'est certainement le film le plus original et le plus osé qu'Hollywood ait produit depuis des lustres. Pas de politiquement correct, pas de demi-mesure. Deux heures de spectacle oscillant entre la bande-dessinée et le film de guerre. Rhinocéros de combat, éléphants, phalange bombardée de boules de feu, ralentis christiques... Stupéfiant.

Voilà. Pour nos critiques, le film s'arrête là. Magnifiques effets spéciaux, jolie musique, exploits graphiques... A les croire, "300" ne serait qu'un grand jeu vidéo que vous ne contrôlez pas. Vraiment ?

Leur laxisme n'est pas innocent. Sous ses acclamations wagnériennes, "300" roule 100% à la testostérone. Pour nos chers journalistes émasculés, ce défaut est rédhibitoire. A moins de se risquer à une greffe, ils ne peuvent apporter leur caution à cette fresque qui évoque étrangement l'héroïsme d'hommes libres, debouts, face à une horde d'envahisseurs en turbans qui leur promettent l'esclavage, la destruction totale de leur culture et intiment l'ordre à leurs femmes de se taire. Cela ne vous rappelle rien ?

Le roi spartiate Léonidas, conscient du danger, s'en réfère à la loi commune de Sparte. Aussi demande-t-il l'avis du conseil de sécurité de la ville, sans lequel il n'a pas le droit d'aller en guerre. Les sages, pourris par la lèpre, corrompus par l'ennemi, souillent l'oracle (incarnation de la Justice et de la Vérité ?) de leurs doigts mités et refusent d'autoriser l'armée à partir en campagne. De retour chez lui, Léonidas demande à sa femme : "que doit faire un roi pour sauver son peuple si les lois qu'il a juré de protéger l'interdisent d'agir ?". Et sa femme de répondre : "demande toi ce que doit faire un homme libre." Ainsi Léonidas passe outre la loi et part combattre l'ennemi. Vous commencez à comprendre ?

Si vous êtes de la rubrique culture au Figaro ou à Ciné Live, pas le moins du monde. "Un film un peu creux" ai-je pu lire. Mais continuons. Léonidas, à la tête de 300 guerriers, reçoit des renforts de villageois alentours, qui s'étonnent que les Spartiates partent en guerre sans l'aval du conseil. A terme, ces "renforts" fuiront la bataille au moment critique. Toute référence à une situation connue est purement fortuite bien entendu...

Le roi Xerxès, qui se présente lui-même comme un dieu, trône sur un char décoré de deux veaux d'or écrasant de son poids des centaines d'esclaves. Circulez, il n'y a rien à en déduire. Le Perse lui-même est un androgyne, à l'opposé des hommes aux pectoraux bombés et aux femmes aux hanches délicieuses de Sparte. Plus tard, alors que les premières vagues ennemies s'élancent, les Spartiates forment la phalange pour repousser les milliers de Perses aux foulards. Non, non, non, n'y voyez aucune référence idéologique, les Perses n'étant, c'est notoire, pas issus du Moyen Orient.

Un monstre bossu, laid et déformé, demande au roi de se joindre aux solides soldats grecs. Léonidas refuse. Dépité, Quasimodo passe à l'ennemi. Xerxès, satisfait, l'invite dans sa tente où règne la luxure et lui dit : "Léonidas t'a demandé de te relever, je te demande de te soummettre." Le monstre s'agenouille en remerciant son nouveau dieu des privilèges qu'il lui accorde en retour, et promet de trahir les Spartiates. Que voir dans cette séquence ? Allez, je vous aide... Décadence, relativisme, lâcheté ? Dhimmitude ? Europe ? France ?

Restée à l'arrière, la reine de Sparte doit lutter contre les manoeuvres politiques bien décidées à sacrifier son mari. Son principal adversaire, qui se dit "réaliste" et se moque "des idéalistes qui croient en la liberté", finit par être démasqué comme étant un traître à sa patrie. Pour le déstabiliser, la reine s'exclame : "la liberté n'est pas gratuite, elle se paie avec le sang." Freedom isn't free, anyone ?

Au final, le sacrifice des braves Spartiates des Thermopyles n'a pas été vain. Les peuples de Grèce, ligués contre les armées perses, livrent la bataille ultime. Dans l'histoire réelle, si les Grecs avaient été vaincus, leur culture, fondement de la civilisation occidentale, aurait été détruite. En se sacrifiant, les hommes libres des Thermopyles ont sauvé l'Occident de la barbarie.

En Iran, les mollahs se sont étouffés devant cette pièce guerrière aussi éloquente qu'un B-2 vombrissant au-dessus de Téhéran. Aux Etats-Unis, le film fait un triomphe. Reste l'Europe, où les critiques saluent l'exploit artistique et enterrent l'idéologie de résistance intrinsèque. Que nos chers médias se rassurent : Frank Miller, le bédéiste à l'origine du projet, prépare actuellement un comix intitulé "Batman contre Al-Quaeda", afin que les Américains "se souviennent contre qui nous nous battons." Parions que cette fois-ci, nos critiques de cinéma ne pourront pas nier l'évidence.

"300", c'est l'Amérique qui est en guerre. Elle le hurle. Et derrière elle, c'est tout l'Occident qui gronde.






Vous n'en entendrez jamais parler !

Deux interviews trouvés sur le web confirme ce que je disais sur "300" et son auteur, Frank Miller. Jugez plutôt :

LE FIGARO. - D'où vous est venue l'idée de raconter l'histoire de ces trois cents Spartiates résistant jusqu'à la mort à l'armée perse du roi Xerxès, dans le défilé des Thermopyles ?

Frank MILLER. - J'avais 5 ans quand j'ai vu au cinéma le film de Rudolf Maté La Bataille des Thermopyles (The 300 Spartans), avec Richard Egan. Ce jour-là, j'ai ­compris que des héros pouvaient perdre. Tous les preux chevaliers ne finissent pas médaillés comme Luke Skywalker dans La Guerre des étoiles. Certains hommes peuvent perdre la vie en la donnant pour leur pays ou une idée telle que la démocratie. J'ai toujours eu envie de raconter leur histoire. Se battre par vertu, sans la moindre récompense, est une des plus belles choses que je connaisse.

NPR: […] Frank, qu'en est-il de l'état de l'Union ?

Frank Miller: Bon, je ne suis pas tant en train de m'inquiéter de l'état de l'Union que de l'état du front intérieur. Il me semble évident que notre pays ainsi que le monde occidental tout entier sont actuellement confrontés à un ennemi existentiel qui, lui, sait exactement ce qu'il veut... Les grandes cultures ne sont pratiquement jamais conquises, elles s'effondrent de l'intérieur. Et, franchement, je pense que beaucoup d'Américains se comportent comme des gamins trop gâtés à cause de tout ce qui ne fonctionne pas parfaitement en permanence.

NPR: Hum, et quand vous dites que nous ne savons pas ce que voulons, quelle en est selon vous la raison?

FM: Bon,
je pense qu'en partie c'est lié à la façon dont nous sommes instruits. On nous dit constamment que toutes les cultures sont égales, et que tout système de croyance est aussi valable qu'un autre. Et en général l'Amérique est connue pour ses défauts plutôt que pour ses qualités. Quand vous pensez à ce que les Américains ont accompli, en construisant ces villes incroyables, et à tout le bien qu'ils ont apporté au monde, c'est plutôt un crève-cœur de voir autant de haine contre l'Amérique, pas seulement à l'étranger, mais même chez nous.

NPR: Nombre de personnes vous diraient que c'est ce que l'Amérique a fait à l'étranger qui a provoqué ces doutes et même la haine de ses propres citoyens.

FM: Bien, OK, alors finalement parlons des ennemis.
Pour une raison quelconque, personne ne semble parler de ce que nous combattons, ni de la barbarie du sixième siècle qu'ils représentent. Ces gens décapitent la tête des gens avec des scies. Ils asservissent les femmes, ils mutilent le sexe de leurs filles, ils ne se comportent selon aucune des normes culturelles auxquelles nous tenons. Je parle dans un micro qui n'aurait jamais pu être un produit de leur culture, et je vis dans une ville dont trois mille de mes voisins ont été tués par des voleurs d'avions qu'ils n'auraient jamais pu construire.

NPR: Quand vous regardez les gens autour de vous, cependant, pour quelle raison sont-ils si, comme vous le diriez, si égocentiques, si pleurnichards?

FM: Bon, je dirais que c'est de la même façon que se comportaient les Athéniens et les Romains. Nous tenons quelque chose d'un peu meilleur actuellement.
Ce que je reprocherais le plus au président Bush, c'est qu'à la suite du 11 Septembre, il a motivé nos militaires, mais il n'a pas appelé la nation à se placer en état de guerre. Il n'a pas expliqué que cela demanderait un effort commun contre un ennemi commun. Ainsi nous avons en quelque sorte mené une guerre sur le côté, et nous sommes assis comme des Romains se plaignant à ce sujet. De plus, je pense que George Bush a un talent surnaturel pour être quelqu'un que les gens détestent. Je croyais que Clinton était le président le plus détesté que j'ai jamais vu, mais je n'ai jamais rien vu de tel que la haine contre Bush. C'est complètement fou.

NPR: Et quand vous parlez aux gens dans la rue, aux gens que vous rencontrez au travail, socialement, comment est-ce que vous leur expliquez cela?

FM:
Essentiellement en termes historiques, surtout en expliquant que le pays qui a combattu à Okinawa et Iwo Jima verse aujourd'hui un sang précieux; mais si peu en comparaison, c'en est presque ridicule. Et les enjeux sont aussi élevés qu'ils l'étaient à l'époque. La plupart du temps j'entends les gens demander: «Pourquoi avons-nous attaqué l'Irak?», par exemple. Bien, nous prenons une idée. Personne ne demande pourquoi, après Pearl Harbor, nous avons attaqué l'Allemagne nazie. C'était parce que nous étions confrontés à une forme de fascisme global: nous faisons la même chose aujourd'hui.

NPR : Bon, ils nous avaient déclaré la guerre, mais…

FM : Bon, comme l'a fait l'Irak.

Drzz

anti_bug_fck

1 commentaire:

semper a dit…

C'est drôle : j'avais bien ressenti une bonne part de cette analyse dans le film 300 (sans aller aussi loin dans le détail, disosn que j'en percevais aisément l'allégorie trés actuelle), tandis que ce même réalisateur se défendrait d'avoir fait un film "politique", ce qui me surprenait.
Merci d'avoir rectifié.

Reprenons en commentaire ce trés plaisant passage.

"FM: Bien, OK, alors finalement parlons des ennemis. Pour une raison quelconque, personne ne semble parler de ce que nous combattons, ni de la barbarie du sixième siècle qu'ils représentent. Ces gens décapitent la tête des gens avec des scies. Ils asservissent les femmes, ils mutilent le sexe de leurs filles, ils ne se comportent selon aucune des normes culturelles auxquelles nous tenons. Je parle dans un micro qui n'aurait jamais pu être un produit de leur culture, et je vis dans une ville dont trois mille de mes voisins ont été tués par des voleurs d'avions qu'ils n'auraient jamais pu construire."